Un peu de poésie dans ce monde de brutes, un peu de réalité dans la poésie !
3 Août 2012
Denise LEBRUN qui a voyagé dans la Chine des année 70 et qui a réfléchi sur les méfaits de la révolution culturelle dans ce pays mais aussi en France, me fait part d'une note de lecture sur le livre de ZHU XIAO-MEI, aujourd'hui pianiste internationale, sur son parcours "Des camps de Mao à Jean Sébastien Bach : Le destin d’une femme d’exception."
Ce livre de Zhu Xiao- Mei, La rivière et son secret, est autobiographique. L’écriture n’est pas le moyen habituel d’expression de cette artiste. Elle est pianiste et témoigne dans son ouvrage sorti en 2007 de son incroyable parcours pour sortir des camps de Mao et retrouver la musique et la liberté.
Elle est née en 1949 dans une famille d’intellectuels cultivés. Son père était médecin. Elle est donc d’une famille de « mauvaise origine ». C’est une tare d’autant plus grande qu’elle a des dons précoces pour la musique décadente, celle de Mozart, Schumann, Bach.
Elle connaîtra, comme ses parents et ses quatre soeurs, l’exil dans les camps de rééducation aux quatre coins de la Chine.
En 1960 elle est admise au conservatoire de Pékin. C'est l’époque du « Grand bond en avant » lancé par le Président Mao en 1957 qui tourne au désastre ; 20 millions de chinois, au moins, mourront de faim.
Au conservatoire le rythme de travail est épuisant, l’ambiance est faite de suspicions et de contrôle mutuel. Un soir, avec 3 autres camarades, à la veille d’un premier récital, pour s’amuser, elles sortent à l’extérieur, grimpent sur le toit d’un bâtiment et Xiao-Mei lance : " si je sautais ?"
L’escapade a eu un témoin, le gardien et une camarade l’a dénoncée. Elle a été accusée d’avoir voulu se suicider. Le suicide est un acte de rébellion très mal vu par le régime. Cet incident, avec d’autres a même été relaté dans un courrier d’une élève zélée au Président Mao et qui est revenue annotée de sa main.
(Zhu Xiao-Mei aux Folles journées de Nantes en 2009)
Par la suite elle sera isolée et devra faire une autocritique publique. Nous sommes en 1963, période de mouvements et de changements qui annoncent la révolution culturelle. Les étudiants du conservatoire vont travailler à la campagne pour changer leur mentalité en profondeur, aider les paysans, pratiquer leur art à leur service.
Xiao-Mei est jeune, elle veut devenir une bonne révolutionnaire, elle adhère et participe au système et à son idéologie. Elle prend de la distance à l’égard de sa famille. Elle devient ingrate à l’égard de ses parents à qui elle reproche de ne jamais pouvoir devenir de bons révolutionnaires. Elle est convaincue que la Chine nouvelle ne peut se bâtir si les enfants de "mauvaise origine" ne renient pas leurs parents.
En 1964 les étudiants passent leurs vacances dans une aciérie, au milieu des ouvriers et ce séjour a renforcé chez la jeune musicienne le sentiment de servir une mauvaise cause avec sa musique : la musique occidentale est réservée à une élite, la musique classique est bourgeoise, Beethoven était un égoïste, Bach a écrit toute sa vie pour l’église, Chopin était un sentimental, Debussy un idéaliste...
Désormais il faut jouer de la musique prolétarienne et aller jouer dans les campagnes, les usines et les camps militaires. Dans ce contexte qui est aussi celui de la publication du petit livre rouge, Xia- Mei fait de la surenchère, elle veut aller encore plus loin que les autres, elle souhaite changer de vie, arrêter le piano et devenir soldat.
Fin 64, après la publication du petit livre rouge et le début de la Révolution culturelle, le conservatoire devient un lieu sans musique !... Xiao-Mei raconte les horreurs, la violence, les sévices exercés par les gardes rouges à l’intérieur du conservatoire à cette époque.
En 1969, trois membres de sa famille sont envoyés en camp de rééducation, puis vient son tour !... Sur ordre de Madame Mao toutes les écoles artistiques de Pékin doivent être « rééduquées » et Xiao- Mei part dans une région à proximité de la Mongolie. Elle est affectée dans un camp militaire et non à la campagne. Elle changera plusieurs fois de camp et y restera 5 ans au total ! Elle réussit à « fuguer » une ou deux fois pour rendre visite à sa famille à Pékin et, chose extraordinaire, avec la complicité de sa mère, elle parvient à faire venir le piano de famille dans son camp proche de la Mongolie. En captivité, c’est d’abord grâce à l'accordéon que l'intérêt pour la musique, qu’elle croyait enfouie sous sa nouvelle personnalité de bonne révolutionnaire, s'est réveillée.
En 1974 elle regagne Pékin, elle est affectée comme professeur de piano dans une petite ville sans intérêt à proximité de la capitale. Elle refuse cette affectation et réussira plus tard le concours d’entrée au conservatoire de Pékin, examen basé sur les compétences et les aptitudes et non plus sur les origines familiales ou des critères politiques.
Elle se retrouve libre mais pleine d’angoisse et d’amertume. Elle pense à l’affection qu’elle n’a pas donnée aux siens, à sa grand-mère qui est morte seule, à son père qu’elle a soupçonné d’être un espion. A la musique qu’elle n’a pas jouée, à la dignité dont on l’a privée, aux actes qu’elle a commis
En 1976 Mao meurt, les tensions politiques sont vives. Il y a d’un côté Hua Guofeng et de l’autre la bande des quatre et en particulier Madame Mao. Mais c’est aussi une période d’ouverture et de réformes.
Pour elle la visite en Chine d’Isaac Stern, célèbre violoniste, marque un tournant. Elle rêve d’étudier la musique occidentale et elle comprend avec cette visite que, pour peu qu’ils disposent d’un parrainage, les musiciens chinois auront la possibilité d’aller étudier à l’étranger. Elle veut donc partir aux Etats-unis. La direction du conservatoire tente de l'en dissuader. Elle s’obstine. Avec des enfants de dignitaires du régime bien placés qui préparent des projets semblables et à qui on ose rien refuser, elle obtient la possibilité de sortir du pays. Dans l’avion qui la conduit à Los-Angeles elle découvre Lao-tseu, grand philosophe chinois.
Son parcours aux Etats Unis est semé d’embûches, de petits boulots mais aussi de bonnes rencontres, d’une admission au « New England Conservatory » à Boston. Elle aurait certainement pu y faire carrière mais elle pense à Paris. Lorsqu’elle était enfant sa mère lui parlait du Louvre, le plus beau musée du monde lui disait elle. Et puis il y avait l’Art de Rodin, un livre acheté en échange de deux années de leçons, de piano, gratuites. Ses amis trouvent ce projet ridicule mais en 1984 elle arrive à Paris.
A l’âge de 40 ans elle est enfin une pianiste virtuose reconnue, elle vit à Paris, retourne en Chine de temps en temps.
Elle souhaite que la lecture de son livre donne envie d’écouter, de réécouter Bach, de lire ou de relire Lao-tseu le grand philosophe chinois. Car ces deux sages se ressemblent et les deux cultures, chinoise et occidentale se rejoignent en eux
En guise de conclusion, ce témoignage est très émouvant d’autant plus qu’il évoque une expérience humaine et une expérience politique, celle de la Chine communiste, la période de la révolution culturelle qui a eu un retentissement international et pour laquelle nous avions de la sympathie dans les années 1970 en France.
Xiao-Mei, personnalité sensible a elle aussi adhéré au système orchestré par un régime politique, le communisme et un homme, Mao. Elle aurait pu être broyée totalement par la révolution culturelle. Elle a subi de profonds traumatismes, elle le dit, la révolution culturelle et toute la politique du régime ont créé chez elle un handicap psychologique destructeur.
Je ne me souviens plus ce qui a déclenché une prise de conscience chez elle, peut être l’évolution générale du pays après la mort de Mao, mais l'essentiel au fond, est que dans les situations les plus tragiques, l’homme garde la possibilité de survivre aux pires horreurs, de se dépasser et de donner le meilleur de lui-même.
Peut on parler d’une situation de résilience ? Xiao- Mei a la passion de la musique, un langage universel qui permet la communication au delà des différences de cultures, de pays, de nationalités. Elle a eu aussi la chance de faire de bonnes rencontres, en Chine, en Amérique, en Europe et ailleurs.
Un livre à lire pour ceux qui veulent mieux comprendre la Chine d'aujourd'hui à travers son passé récent et pour le destin extraordinaire et émouvant de cette grande pianiste : Zhu Xiao-Mei !