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  le blog alain Barré

le blog alain Barré

Un peu de poésie dans ce monde de brutes, un peu de réalité dans la poésie !

Publié le par alain BARRE
Publié dans : #Récits

"Ce matin, je suis sorti acheter une chemise. Rien d'extraordinaire à cela : à travers le monde ce sont peut-être vingt millions de gens qui ont fait la même chose. Ce qui est plus remarquable, c'est que, comme d'ailleurs la plupart de ces vingt millions de gens, je n'avais informé personne de mes intentions. Et pourtant, la chemise que j'ai achetée, aussi simple qu'elle puisse paraître au regard de la technologie moderne, représente un triomphe de coopération internationale. Le coton vient d'Inde, cultivé à partir de semences américaines ; les fibres synthétiques viennent du Portugal et les couleurs des teintures d'au moins six autres pays ; la tige du col vient du Brésil et les machines-outils pour la production (tissage, coupe, couture) viennent d'Allemagne ; la chemise elle-même a été assemblée en Malaisie. Le projet de fabriquer une chemise et de me la livrer à Toulouse ne date pas d'hier : deux hivers au moins se sont écoulés depuis qu'un fermier indien mena une charrue à boeufs à travers son terrain, dans les plaines rouges qui entourent Coimbatore. Des ingénieurs de Cologne et des chimistes de Birmingham furent impliqués dans la préparation, il y a de longues années. Le plus remarquable sans doute est que, étant donné tous les obstacles qu'il lui a fallu surmonter pour seulement exister et le grand nombre de personnes mobilisées au fil du processus, c'est une chemise avec beaucoup de style et d'élégance (pour la valeur que peut avoir mon jugement en la matière). Je suis ravi du résultat et pourtant, je suis à peu près sûr que personne ne savait que j'allais m'acheter une chemise de ce type aujourd'hui ; je le savais à peine moi-même la veille, à vrai dire. Chacune des personnes qui a travaillé pour m'apporter cette chemise l'a fait sans me connaître, ni d'ailleurs se soucier de moi. Et, pour rendre leur tâche encore plus difficile, eux, ou leurs homologues, ont dû, en même temps, travailler à la fabrication des chemises achetées par quelque vingt millions de personnes de tailles, goûts et budgets très différents qui, aux quatre coins de la planète, ont décidé indépendamment de s'acheter une chemise en même temps que moi. Et ce n'était que les clients d'aujourd'hui. Demain, ce seront vingt autres millions - peut-être plus....
 

L'incroyable parcours d'une chemise

Si quelqu'un se trouvait chargé de fournir des chemises au monde entier, la complexité du défi à relever ne serait pas sans évoquer la responsabilité d'un général menant une guerre. On peut imaginer un président des États-Unis entrant en fonction et se trouvant face à un rapport intitulé Les besoins du monde en chemises, qui, tremblant devant le contenu du rapport, mettrait immédiatement sur pied une force d'intervention présidentielle. Les Nations Unies organiseraient des conférences sur les moyens d'améliorer la coopération internationale en matière de production de chemises, et l'on débattrait de la légitimité respective des Nations Unies et de celles des États-Unis. Le pape et l'archevêque de Canterbury appelleraient tout le monde à coopérer pour faire face aux besoins, et des comités d'évêques et de célébrités nous rappelleraient régulièrement qu'avoir une chemise sur le dos fait partie des droits de l'homme. L'organisation humanitaire Couturiers sans frontières livrerait par avion les régions dépourvues. On chargerait des experts d'évaluer la pertinence d'un processus où la fabrication des cols s'effectue au Brésil, pour des chemises confectionnées en Malaisie en vue d'être réexportées vers le Brésil. (...)
 

L'incroyable parcours d'une chemise

Cet extraordinaire texte qui souligne la dépendance des pays les uns envers les autres montre les limites du slogan "fabriquons français".  Ceux qui pensent naïvement que le "fabriquons français " résoudrait nos problèmes devraient y réfléchir à deux fois !... 

Pour en savoir plus, on peut lire l'excellent livre de Paul Seabright d'où est tiré cet extrait : "la société des inconnus".

PS : Paul Seabright est professeur d'économie à Toulouse

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ana 26/01/2019 03:19

La planète terre est une sorte de vaisseau espatial très bizarre. On y voyage tous ensemble, on évolue, on comprend, la coopération internationale s'intensifie mais.... les conflits surgissent partout.

Avant, c´était la guerre froide, maintenant, c´est la guerre commerciale. Il me semble que on ne peut pas enlever le mot "guerre" de notre vocabulaire.

"Le commerce apprend, par ailleurs, à connaître l'autre (sa culture, sa langue). C'est la théorie du « doux commerce " chère à Montesquieu : « Là où il y a des moeurs douces, il y a du commerce et là où il y a du commerce, il y a des moeurs douces. » (« De l'esprit des lois », chapitre XX)".

" Le commerce apprend" mais nous, on ne comprend pas.

C´est une belle chemise Alain et elle est aussi temoin de "l´histoire naturelle de la colectivité humaine". Je voudrais bien lire ce libre ci! Saludos, Ana

alain BARRE 26/01/2019 09:56

Merci Ana pour ce beau commentaire et la citation de Montesquieu : « Là où il y a des mœurs douces, il y a du commerce et là où il y a du commerce, il y a des mœurs douces. » (« De l'esprit des lois », chapitre XX)". Je crois que Montesquieu a raison, même si le commerce ne suffit pas à instaurer la paix. La nature humaine comporte sa part de violence et sa part de compassion. Entrer "en commerce" avec les autres va plutôt dans le sens de l'apaisement....

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